Assis au bord de la vie
La maison
La première fois que j’ai vu cette maison j’ai compris que c’était là que je finirais ma vie. Une évidence. Elle se dressait fièrement du haut de ses cinquante ans dans ses habits de bois à la peinture écaillée et ternie. Nous avions presque le même âge. Il se dégageait d’elle une force mystique, un appel mystérieux que je pensais être le seul à pouvoir entendre. Une résonnance particulière qui serait entrée en vibration pour moi, au milieu des années soixante. Pour moi et moi seul. J’espérais lui plaire autant qu’elle me plaisait déjà. J’ai dû esquisser un sourire.
A peine la première partie de notre déménagement terminé, je n’avais pas grand-chose à l’exception de mes ordinateurs, j’ai enfilé mon vieux Levis déchiré, un tee-shirt blanc à longues manches et je me suis dirigé à travers les pins vers la plage. Vers l’odeur de l’océan. Comme un animal. Il était presque midi. J’étais seul. Heureux.
Natacha et Léa sont arrivées ce matin par le premier train. Je ne crois pas qu’elles réalisent encore où elles sont. Moi non plus d’ailleurs. Il y a partout cette odeur omniprésente des pins qui donne un air de vacances et de légèreté à tout ce que nous faisons. Une vibration particulière dans l’air qui nous emplit d’énergie. Des sourires naissent sur nos visages dès que nos regards se croisent. Léa, notre fille, se jette dans mes bras et me serre fort contre elle. L’été vient à peine de naître. Une nouvelle vie commence.
La camionnette de location est pleine de nos meubles nouvellement achetés. Il fait chaud en cette fin juin. Natacha s’affaire dans le salon pour trouver le meilleur endroit où poser la longue chaise Le Corbusier qu’elle aime tant. Je l’observe en silence. Léa court pieds nus sur le vieux parquet de bois qu’elle découvre un grand sourire sur le visage. Je lui ai promis d’aller à la plage. Elle s’impatiente.
Léa a disparu à toute allure sur le sentier à
l’arrière de la maison qui serpente vers la plage. Sur
son vélo elle dévale en criant la piste sablonneuse,
hurlant à chaque saut que les tremplins des racines des
arbres lui permettent d’accomplir. J’entends son rire
se perdre peu à peu dans le silence envoûtant de
l’immensité de la forêt. Le fracas des vagues qui se
meurt en contrebas résonne joyeusement dans cet
espace libre. Je la suis à distance. Mes pieds nus
laissent sur le sol des empreintes ténues, presque
invisibles. J’ai le sentiment d’être au bord d’un
précipice de beauté absolue, et qu’une avalanche
silencieuse de bonheur va bientôt m’engloutir. Et
peut-être qu’une dimension inconnue du monde se
révèle peu à peu devant moi.
Encore un effort pour gravir le mur de sable
qui sépare la forêt de la plage. Quelques gouttes de
sueur perlent sur mon front. Léa m’attend, interdite,
presque pétrifiée, immobile, devant cette plage
rectiligne qui semble infinie. Il n’y a rien devant nous
que l’océan à perte de vue. Rien qu’un fatras minéral
au milieu duquel poussent des arbustes chétifs que le
vent bouscule en tous sens. Le ciel est d’un bleu
parfait. Le cri strident des mouettes qui par banc
entier se posent au loin à la lisière des vagues s’atténue
puis renait dès que le vent se relâche un peu.
Léa a mis sa main dans la mienne et s’est
rapprochée de moi. Elle frissonne d’un mélange de
crainte et d’émerveillement. Sa main serre fort la
mienne. Nous restons ainsi de longues minutes côte à
côte, puis nous entrons lentement et en silence vers le
coeur de cette cathédrale vivante.
Natacha a très vite pris ses marques. Les femmes sont ainsi. Rien ne leur résiste très longtemps. En quelques jours à peine elle connaissait tous les commerçants du village. Et lorsque je l’accompagnais parfois en course j’étais surpris de constater combien tout lui semblait familier. Le sourire de Natacha, son regard bleu pénétrant, le monde n’a besoin de rien d’autre. Le mien en tout cas.
Notre maison est posée au centre d’un terrain
d’une trentaine de mètres de large qui ouvre d’un coté
sur la petite route qui mène au village voisin et à la
grande plage de l’Escat, et de l’autre sur le petit chemin
qui conduit à l’océan. Je me suis découvert une âme
de jardinier. Par la force des choses. Il a fallu
débroussailler, couper à la faux l’herbe autour de la
maison, remettre en état les plants abandonnés de
tomates, oignons et piments d’Espelette qui courent le
long de la clôture.
Le lendemain de notre arrivée, j’ai entendu
par-delà la haie des groseilliers un martèlement feutré
régulier. C’était Elie, notre seul voisin. Presque
centenaire il était penché, arc-bouté sur sa binette,
arrachant des mauvaises herbes. Je me suis approché
de lui, attendant qu’il fasse une pause. Au bout d’un
long moment, alors qu’il trimait encore, j’ai fini par lui
lâcher un bonjour le plus amical possible. Il continuait
de bêcher. Je le saluais encore plus fort. Il se releva
alors avec une vitesse qui me surprit pour son âge.
Son front dégoulinait de sueur. Un grand sourire
illuminait son visage. Il me fixa longuement en
silence. Je me présentais et lui demandais ce qu’il
faisait. Il me regarda intensément, hocha la tête et me
répondit dans un éclat de rire "Je prépare mon lit éternel,
j’aimerais qu’il soit propre".
Je ne sais pas si mon père aurait aimé cet
endroit. Aimer n’était pas un mot de son vocabulaire.
Pourtant s’il avait encore été vivant je crois que je
l’aurais invité à venir y passer quelques jours. Nous
aurions parlé. Enfin j’aurais essayé de le faire. Je n’y
suis jamais réellement parvenu. Nous avons partagé le
même monde dans des univers différents. Pourtant à
beaucoup d’égards je l’admirais. Même si j’étais très
heureux de ne pas lui ressembler. On ne fait pas les choses
parce qu’on les aime mais parce qu’il le faut ! me répétait-il
invariablement. C’était plus une excuse adressée à lui-même
qu’un principe de vie. Je ne l’ai compris que
bien plus tard.
Cet homme érudit et intelligent refusait la
dimension du partage et de l’écoute. Il voulait imposer
à tous sa lecture et compréhension du monde. Il
souhaitait se convaincre qu’il avait vu juste. Avait-il
jamais écouté la chanson du sable qui s’écoule chaud
l’été dans nos doigts ? Avait-il jamais accepté les
pluies providentielles qui nous surprennent en nous
faisant râler à la fin des journées d’août mais nous
submergent aussi d’un bonheur immense ?
L’éphémère, cette variable mathématique non résolue
pour lui, lui rechignait. Il lui fallait partout et toujours
comprendre, expliquer, analyser, décortiquer… J’ai
longtemps suivi ce modèle.
Longtemps je me suis fourvoyé. Perdu. Ignoré. Nié. Se connecter au monde
avec son coeur est la plus difficile entreprise qui soit.
Elle exige de nous une sincérité absolue sur nous-même.
Elle ne pardonne rien. N’attend rien. Le
monde est ainsi fait qu’il renvoie invariablement
du vide au vide que nous lui offrons. Et à la toute fin,
tout ce que nous savons ne nous sera d’aucun
réconfort si nous sommes seul devant l’ultime
épreuve. Non, je ne crois pas que mon père aurait
aimé cet endroit. Pas de son vivant en tout cas.
Je me suis réveillé en sursaut sans savoir pourquoi. Pas même le souvenir d’un cauchemar. Juste simplement réveillé. L’esprit clair. Natacha dort paisiblement. Son corps est chaud comme la surface d’une étoile. Sa respiration ressemble à celle de la rivière toute proche, dont il m’a fallu plusieurs jours avant de pouvoir l’entendre. Un flot régulier et paisible habite ses poumons et s’échappe en silence dans le coeur de la nuit. Je me lève en mesurant mes pas. La lune me montre le chemin. J’enfile mon vieux Chino élimé. La nuit est somptueuse. Inondée d’étoiles. L’odeur de l’océan est partout. Son bruit obsédant m’appelle. Je descends dans le jardin, la rosée fraîche et pure recouvre mes pieds. Le monde est nu, inerte. Toutes dents rentrées. De quoi va-t-il se repaître tout à l’heure ?
Je n’ai pas fui Paris. J’ai juste souhaité être ailleurs. Les lieux nous façonnent. A notre insu. Ici je sens que je deviendrais peut-être un peu plus moimême. Ce matin j’ai mis un peu d’ordre dans l’appentis qui jouxte la maison. J’ai sorti quantités de vieux outils rouillés dont je ne connais pas l’usage. Certains ont des formes étranges. Usés jusqu’au coeur de leur acier. D’autres ont la délicatesse d’une horlogerie de précision. Et pourtant tous fouillaient les entrailles de la terre. Certains pourraient le faire encore. Tous exigeaient d’être penchés, accroupis, agenouillés. Leurs manches de bois exsudent des efforts reçus. Témoignent des mains qui les ont serrés. De la peine subie, endurée, acceptée. Instruments du labeur donné. De la récolte reçue en échange. Je n’ai pas le coeur à les jeter. A côté de moi Natacha les range sur l’herbe par ordre de taille, puis, s’agenouillant, les photographient au plus près. Ce soir elle me montrera ces textures rouillées improbables, ces cratères de métal abîmés qui peuplent leurs lames défraichies. Elle agrandira encore plus l’image pour en tirer un gros plan inquiétant et mystérieux. Les rouges se mêleront aux ocres. L’acier nu et blanc percera à certains endroits. Comme un aveu de souffrance et de douleur silencieux. Et dans quelques jours, sur le couloir qui mène à la grande salle à manger inondée de lumière, un cadre simple bercera en son coeur le témoignage d’un autre temps.